DINER EN VILLE
Samedi soir on a un dîner. Samedi dernier on en avait un. Samedi prochain il est bien probable qu’on en ait un autre. Et encore le samedi d’après. Sans compter les impromptus de milieu de semaine. Et ainsi de suite jusqu’à la fin des temps. Et en partant du principe que « dans la vie l’essentiel est de porter sur tout des jugements a priori » (Boris Vian), il apparaît qu’ils se ressembleront. Tous. Plus ou moins. Et ils auront tous au moins un point commun : on peut pas arriver les mains vides. Début de l’enfer.
1ère hypothèse : on connaît pas du tout nos hôtes, des précautions s’imposent, on fait classique : fleurs, pinard ou chocolat. On apporte ou on fait livrer le lendemain ? Question ibsénienne à laquelle on tentera de répondre:- on s’habille hyper festif et on va défoncer nos Manolo Blahnik en piétinant à 20 heures dans les mares stagnantes de Monceau Fleurs ou du Jardin des Fleurs derrière tout le quartier qui est là. On hésite deux plombes entre les roses, les tulipes et une branche de forsythia comme un souvenir d’enfance, on frissonne devant le bouquet trop bigarré d’un commercial en surchauffe nerveux comme un lévrier, le papier glacé crisse, et on sort en courant pour cueillir la prune qu’on vient de récolter en plus.
- On est prévoyant, on s’arrête à 6 heures chez Au nom de la Rose (11 roses de campagne multicolores 18€), à la Maison du Chocolat (22,9O€ les 230g de chocolats noirs), chez Jeff de Bruges (ballotin de 500 g à 16,40€), chez De Neuville (ballotin 470€ à 18,80€), ou Nicolas et on ressort rasséréné, l’objet à la main, avec l’air fat et satisfait de l’homme respectable.
- On est super organisé, on commande le top sur Lavinia (Laurent-Perrier Brut 28,50€), Grigno Tek (Eau de Vie de Poire 29,50€), Aquarelle, 123 Fleurs, Interflora, ou La Maison du Whisky à faire livrer le lendemain, c’est chic et on a encore le temps de s’envoyer quelques verres au bar du Fouquet’s Barrière avant de rejoindre ce dîner de cons au volant d’une Mercos 5 l qu’on conduira comme une tondeuse à gazon.
2ème hypothèse : on connaît la maîtresse de maison, elle a tout, comme tout le monde, on se souvient qu’ils ont un enfant nommé Bob, à moins que ce ne soit leur chien, mais elle suit la mode, on va donc lui refiler les dernières tendances : - Tout japonais : comme Amélie Nothomb, on en pince pour le pays du soleil levant, on a le choix entre du thé (Mariages Frères), des baguettes précieuses (Christofle 55€), du Japonese Bath à la fleur de cerisier (Shu Uemura 29,50€), du papier à lettres dont les papillons s’envolent délicatement ou des piques à cheveux laqués (20€ et 15€) au Bon Marché- Tout déco, pour ses tables baroques, graphiques et opulentes, on a le choix entre les bougies noires d’Ex Voto (Absolut Ginger 40€) ou de Jowood, les verres noirs d’Habitat (8€), les bougeoirs-gobelets teintés d’argent de Leonardo (5,25€), ou les tête-à-tête luxueux de Beauvillé (« Caucase » ou « Aïda » 40€)
- Tout œnologie, pour son homme au visage d’épave : une clé à vin (Screwpull 89€), un égouttoir à carafe (Atelier du vin 17€), un tire-bouchon perroquet d’Alessi (env.44€), ou un abonnement de 3 bouteilles/mois pendant 6mois (Chateauonline 197€) qui l’achevera.
21 h, je suis prête, il me revient soudain à l’esprit qu’elle pourrait avoir une belle-mère junkie, j’ai donc apporté des lots de consolations empilés dans mon cabas comme des corps au fond d’un charnier, 6 assiettes au profil animalier (Fou de Dînette 16,50€), un pot d’un kilo de confiture de fraise à la menthe (Bonne Maman au Galeries Lafayette), une paire de bottes en caoutchouc (Marc Jacobs 39€), une bouteille de Mumm Grand Cru (Fauchon 38€), et le HTC Touch Pocket PC (Orange). La chambre aux murs de guingois baille doucement sous les rayons du soleil déclinant, mon cavalier a le regard limpide comme un verre de gin, l’envie de rester devient incoercible, il ne faut pas, ce soir c’est samedi et on dîne. Sibylle SASSI

