LES CHRONIQUES DU VENDREDI DE PHILIPPE MEYNIER
LA LECON DE BRIDGE
Il est des jeux qui ne comportent aucune part de forçe ni d’adresse. Ils ne donnent au vainqueur la satisfaction d’aucun gain appréciable. Ils ne font au hasard qu’une part limité en permettant au joueur, par une connaissance approximative des lois des grands nombres, de prévoir ses chances et de prendre des dispositions en vue de les augmenter notablement. Ce sont des jeux par excellence : ils sont la négation de l’univers dans lequel nous sommes inclus dès la naissance et qui demeure toujours partiellement une donnée, même si nous arrivons à le modifier conformément à nos désirs.
On retrouve dans le jeu les principaux cadres de l’univers “naturel”, mais au lieu d’être partiellement donnés et partiellement transformés, ils sont intégralement choisis et voulus. Le jeu se déroule dans un univers conventionnel, soumis à des règles totalement définies et acceptées par les participants eux-même, excluant toute ingérence extérieure et imposée. Le hasard lui-même n’y est qu’un hasard défini et limité par la convention. L’univers matériel y est circonscrit : la table de jeu; la composante humaine sélectionnée : les joueurs; le temps où il se déroule fini : la partie. C’est la cité idéale d’un contrat social parfait. Il n’est admis aucune variable indépendante non acceptée par les joueurs. Cet univers conventionnel n’obéit qu’aux lois fixées par les participants; elles doivent être respectées intégralement. Toute tricherie est prohibée : par définition, tricher ce n’est plus jouer; c’est revenir à l’univers “naturel”; c’est autre chose que le jeu.
L’univers du jeu est ainsi la négation de celui dans lequel nous sommes inclus dans la vie et que l’on dit “naturel” parce qu’il est donné tout au moins au départ de l’action des hommes. L’univers du jeu est donc choisi comme un fuite à l’égard de l’univers “naturel”. Il est un refuge, une espèce d’intermédiaire entre le rêve et la réalité, le rêve qui, comme dit Musset, pour valoir mieux que le seul univers véritable, n’a pas “un seul moment besoin d’exister”.