LES CHRONIQUES DU VENDREDI DE PHILIPPE MEYNIER
Le Capitaine et la Tempête
Au temps de la marine à voile il arriva qu’un capitaine revint des Amériques avc un grand retard, malgré les instructions de célérité qu’il avait reçues au départ. Sitôt que la navire fut à quai, le capitaine est mandé par l’armateur pour donner des explications.
- Comment se fait-il qu’il vous ait fallu trois mois de plus que d’habitude pour faire une route que vous connaissez depuis longtemps?
- C’est, répondit le capitaine, que nous dûmes faire un grand détour par le Sud, car il y avait au Nord une terrible tempête.
- Fallait-il qu’elle soit terrible cette tempête pour que vous ayez dû faire un pareil détour, reprit l’armateur?
- Celà je n’en sait rien, dit le capitaine, car nous l’avons évitée.
Connaître; connaître; qu’est-ce que connaître? Les choses que je connais je les modifie par ma connaissance et je me modifie moi-même; donc je ne connais pas ce qu’elles sont sans mon intervention. Si je veux qu’elles demeurent dans leur intégrité et que moi-même je demeure égal à moi-même, je ne peux plus connaître mais seulement supposer. Connaître est une action. Tout homme est semblable à ce capitaine. S’il connait la tempête, il ne sera plus là pour en parler; s’il l’évite, sait-il même si elle existe?