LES CHRONIQUES DU VENDREDI DE PHILIPPE MEYNIER
MAUVAISE EDUCATION
Lorsque j’étais enfant, en rentrant de l’école, on me donnait traditionnellement pour goûter un morceau de pain et de chocolat dont je n’ai pas encore oublié la saveur. A cette occasion, l’éducation devant se faire à chaque instant, on ne manquait pas de blâmer les gourmands imprudents qui mangent d’abord leur chocolat avec avidité et doivent ensuite ingurgiter un morceau de pain sec. On m’apprenait à les plaindre, car il faut plaindre toute souffrance même légère; mais on me faisait reconnaître leur imprévoyance et on incitait mon âme naïve à les condamner.
Je ne tardais pas à m’interroger sur cette délicate question du pain et du chocolat en cherchant à échapper, d’abord timidement, aux principes qu’on avait cru m’imposer. Mon esprit se lassa vite de l’ordre banal du pain avec le chocolat; un non-conformisme un peu stoïcien me fit découvrir l’ordre nouveau : le pain avant le chocolat.
Un jour, j’allais m’isoler au fond du jardin emportant mon goûter; je commençais à manger le pain avec effort en contemplant une belle bille de chocolat au lait qui ferait bientôt mes délices. Certes le pain était sec et ma salive rare; je l’avalais avec difficulté. Mais j’étais soutenue par l’espoir et tant bien que mal, j’arrivais au bout d’un énorme crouton. Alors, fier de moi, fier de ce plaisir que je ne devrais qu’à mon courage, j’entamais le chocolat. Malheureusement il me parut fade et écoeurant. Je n’avais plus faim du tout. Je dus abandonner la bille à peine mordue, je me vois encore, pleurant de rage sur cette friandise que j’aimais tant et que j’étais obligé de laisser.
Cette leçon et ces larmes n’ont pas été perdues. Depuis ce jour, enfant un peu raisonnable ou homme qui s’essaie à le devenir, sans hésitation ni scrupule, quitte à laisser le pain, e commence toujours pas le chocolat…quel qu’il soit.